Il arrive qu’une vieille photo nous surprenne. Pas seulement à cause de notre visage plus jeune, mais aussi des vêtements que nous portions.
Nous pouvons regarder un pantalon et nous demander comment nous avons pu le porter, ou, au contraire, apercevoir une veste que nous remettrions volontiers aujourd’hui si elle se trouvait encore dans notre armoire. Ce qui est intéressant, c’est qu’au moment de la photo, les deux vêtements nous semblaient probablement tout aussi naturels.
Que s’est-il donc passé ?
La réponse simple serait que la mode a changé. Mais en y réfléchissant, une autre question apparaît : pourquoi certains de nos choix disparaissent-ils avec la mode, tandis que d’autres nous conviennent encore, malgré les années ?
Je crois que cette question est un bon point de départ pour comprendre la différence entre la mode et le style.
La mode est ce que le temps nous propose ; le style est ce que nous choisissons parmi ces propositions.
Cette définition peut sembler un peu simple au premier abord, car la mode elle-même n’a rien d’un phénomène simple.
La mode est pleine de contradictions. Nous voulons ressembler aux autres, tout en évitant de leur ressembler exactement. Nous portons quelque chose parce que nous l’avons vu sur d’autres, mais nous essayons en même temps de le porter à notre manière. La mode est collective, pourtant nous nous en servons pour exprimer notre individualité. Elle propose sans cesse du nouveau, mais il suffit d’attendre pour voir revenir ce qui était devenu ancien.
Même notre idée de la beauté n’est pas très stable. Un pantalon qui paraissait trop large il y a dix ans peut sembler parfaitement naturel aujourd’hui, et celui dont les proportions nous plaisaient alors peut maintenant paraître trop étroit.
Ce va-et-vient influence non seulement notre façon de nous habiller, mais aussi notre comportement.
Il y a plus d’un siècle, le sociologue allemand Georg Simmel avait déjà observé cette situation en étudiant la mode. Selon lui, deux désirs humains s’y rencontrent continuellement : le désir d’imitation et celui de distinction.
Nous aimons appartenir à un groupe, sans pour autant nous y perdre.
Il suffit d’observer la diffusion d’une mode. Au début, seules quelques personnes l’adoptent. D’autres l’essaient progressivement. Puis elle devient omniprésente dans la rue, les magasins et les réseaux sociaux. Et lorsqu’elle est tout à fait ordinaire, certains commencent à chercher autre chose.
Une mode conserve ainsi une part de son attrait tant qu’elle n’est pas encore adoptée par tous. La distance entre ceux qui l’adoptent tôt et ceux qui la rejoignent plus tard contribue à la mettre en mouvement.
C’est pourquoi la mode entretient toujours une relation complexe avec le temps. Ce qui paraît nouveau aujourd’hui pourra sembler daté dans quelques années, puis être redécouvert comme une nouveauté quelques décennies plus tard. Pensons au retour régulier des pantalons à taille haute, des revers larges, des vestes plus amples ou de chaussures que l’on associait autrefois à une autre génération.
Mais les créateurs et les maisons de mode ne fabriquent pas seuls ce cycle.
La société y participe elle aussi.
Notre environnement, notre métier, nos amis, la musique, le cinéma, la situation économique, la classe sociale et la génération à laquelle nous appartenons peuvent tous influencer nos vêtements. Même notre volonté de nous distinguer des autres fait partie de ce jeu.
Un créateur peut proposer une idée, mais tant que les gens ne la portent pas, ne la transforment pas, ne l’associent pas à d’autres vêtements et ne l’intègrent pas à leur quotidien, cette proposition n’est pas encore réellement devenue une mode.
C’est pour cela que l’expression « proposition du temps » me semble juste. Cette proposition ne vient pas seulement des défilés de Paris ou de Milan et des pages des magazines : la société la construit également.
Avant d’être une mode, le vêtement est un langage
Si le vêtement ne servait qu’à couvrir le corps, parler de mode et de style serait sans doute beaucoup moins compliqué.
Prenons une veste.
Le tissu, la forme des épaules, la largeur des revers, la longueur, le nombre de boutons, la couleur et même le pantalon qui l’accompagne influencent la perception qu’en ont les autres. La veste est un objet tangible, mais elle porte aussi un ensemble de signes.
Dans les études sur l’histoire du vêtement, notamment celles qui s’inscrivent dans la pensée de Roland Barthes, le vêtement n’est pas considéré comme un simple objet. Il est à la fois un produit de l’histoire et de la société, et un moyen d’expression individuelle.
J’aime cette approche, car elle permet de voir le vêtement comme quelque chose qui ressemble un peu à une langue.
Les lecteurs de la version originale de ces lignes connaissent certainement suffisamment le persan. Pourtant, après quelques minutes de conversation avec quelqu’un, nous remarquons que chacun utilise cette même langue différemment.
Il se passe à peu près la même chose avec les vêtements.
La veste bleu marine, le pantalon de flanelle grise, la chemise Oxford ou les mocassins n’appartiennent à aucun d’entre nous. Des milliers de personnes les ont portés avant nous, et des milliers les porteront après nous. Mais nos choix, notre façon de les associer et, surtout, les pièces auxquelles nous revenons régulièrement finissent par dire quelque chose de notre goût.
Peut-être le style se construit-il à travers ces répétitions, plutôt que par l’effort de se rendre différent.
Un vêtement peut sortir de la mode sans sortir de notre armoire
Parmi les sources consultées pour cet article, une recherche sur le devenir des vêtements « démodés » m’a particulièrement fait réfléchir.
Sa question paraît très ordinaire : que font les gens d’un vêtement lorsqu’il n’est plus à la mode ?
Si l’on suit la logique de l’industrie de la mode, la réponse semble claire : le nouveau vêtement remplace l’ancien. Mais dans la vie réelle, nos armoires ne fonctionnent pas ainsi.
Nous conservons certains vêtements pendant des années. Nous changeons parfois notre manière de les porter, les associons à d’autres pièces ou les retrouvons après plusieurs années. Certains restent si longtemps dans nos vies que nous oublions même qu’ils ont un jour été à la mode.
Ce point me paraît essentiel.
Tant qu’un vêtement est simplement à la mode, sa valeur dépend en partie de l’extérieur. D’autres le portent, les magasins le proposent et l’on en parle. Mais si nous souhaitons encore le porter quelques années plus tard, lorsque l’agitation est retombée, nous avons établi avec lui une autre relation.
Imaginez une veste achetée il y a dix ans. On n’en voit plus beaucoup de semblables dans les vitrines, mais son tissu est beau, sa confection soignée, elle vous va bien et vous savez l’associer à plusieurs pantalons et chemises. Pourquoi faudrait-il l’abandonner simplement parce que la mode a changé ?
Cette veste est peut-être démodée, mais elle correspond toujours à votre style.
C’est cela, votre style personnel.
Le style se construit probablement davantage dans l’armoire que dans le magasin
Notre garde-robe possède une histoire, même si nous n’y avons jamais réfléchi.
Elle contient des vêtements achetés avec enthousiasme que nous ne portons presque plus. À côté, d’autres pièces, peut-être moins excitantes au moment de l’achat, nous accompagnent régulièrement depuis des années.
Si vous choisissez vous-même vos vêtements, cette expérience vous est sans doute familière. Vous voyez une belle pièce, bien dessinée, dont tout le monde parle peut-être à ce moment-là. Puis, après réflexion, vous vous dites : « Non, ce n’est pas moi. »
Je crois que ce refus est une part importante du style.
Avec le temps, nous découvrons les couleurs auxquelles nous revenons, les vestes dans lesquelles nous nous sentons à l’aise, les formes de col que nous préférons, les tissus qui nous plaisent. Certains vêtements, aussi séduisants soient-ils, ne trouvent pas leur place dans notre armoire.
Cette connaissance ne se forme généralement pas en une nuit. Quelques achats malheureux sont même parfois nécessaires pour comprendre ce qui ne nous convient pas.
C’est pourquoi je ne pense pas qu’avoir davantage de vêtements signifie nécessairement avoir plus de style. Une personne dont l’armoire est plus petite, mais qui sait pourquoi presque chaque pièce s’y trouve, peut avoir une relation plus claire avec sa façon de s’habiller.
Faut-il abandonner la mode pour avoir du style ?
Je ne le pense pas.
L’idée même que la mode serait l’ennemie du style me paraît un peu étrange. Ignorer totalement la mode, c’est ignorer une partie de la culture dans laquelle le vêtement existe.
Nous pouvons suivre la mode, regarder les défilés, feuilleter les magazines et apprécier une forme ou une couleur nouvelle. Le problème commence lorsque nous croyons devoir accepter tout ce que le temps nous propose.
Hedi Slimane offre un exemple intéressant pour y réfléchir.
Que l’on aime ou non ses créations, après des années passées dans des maisons comme Dior Homme, Saint Laurent et Celine, on distingue toujours un fil dans son travail : silhouettes étroites, couleurs sombres, influence du rock et une certaine idée de la jeunesse qui revient dans ses images.
La maison a changé, les années ont passé et les collections se sont succédé, mais ce fil n’a pas été entièrement rompu.
Je crois que le style personnel n’exige pas non plus que tout reste immobile.
On n’est pas le même à vingt et à cinquante ans. Le corps, la vie, le métier et les moyens financiers changent ; il est naturel que nos vêtements évoluent avec eux.
Mais évoluer et tout recommencer à chaque fois sont deux choses différentes.
Si quelque chose de nos choix passés demeure au fil des années et se transforme avec nous, peut-être pouvons-nous dire qu’un style personnel s’est peu à peu construit.
Quelle place le vêtement classique occupe-t-il dans cette histoire ?
Chez Gentlemannameh, nous parlons souvent de vêtements classiques. C’est peut-être l’occasion de dissiper un malentendu.
« Classique » ne signifie pas immuable.
Il suffit de comparer les costumes des années 1930, 1970, 1990 et ceux d’aujourd’hui. Ce sont tous des costumes, mais leurs différences sautent aux yeux. La largeur des revers a changé, les épaules ont été tantôt structurées, tantôt plus souples, la taille des pantalons est montée et descendue, et la longueur des vestes n’est pas restée constante.
Même la veste bleu marine, l’une des pièces les plus sûres du vestiaire classique masculin, a changé avec le temps.
Pourquoi la considérons-nous encore comme classique ?
Peut-être parce que certains vêtements possèdent une étonnante capacité à accepter le changement sans perdre leur identité fondamentale.
Cette qualité est précieuse pour construire une garde-robe personnelle. Le vêtement classique n’a pas pour rôle de nous soustraire au temps ; il ne nous oblige simplement pas à tout remplacer à chaque petite évolution.
Le regard de Gentlemannameh
Après cette exploration de la mode, ce qui m’intéresse le plus est l’impossibilité de la réduire aux vêtements neufs et aux vitrines.
La mode révèle beaucoup de choses sur notre comportement. Nous voulons appartenir à un groupe tout en restant différents. Nous accueillons de nouvelles tendances, puis retrouvons quelques années plus tard ce que la génération précédente avait abandonné. Ce qui nous paraît beau aujourd’hui nous semblera peut-être étrange demain, avant de nous plaire à nouveau vingt ans plus tard.
C’est pourquoi je ne pense pas qu’il faille choisir entre la mode et le style.
La question est de savoir ce que nous faisons de la mode.
Nous pouvons lui courir après chaque saison ou l’ignorer complètement. Mais il existe une autre voie : regarder, comprendre, essayer, puis ne retenir, parmi les propositions du temps, que celles qui nous servent vraiment.
Certains de ces choix seront des erreurs. Ce n’est pas grave. La connaissance de notre goût personnel naît probablement aussi de ces erreurs.
Puis, peu à peu, quelque chose d’intéressant se produit.
Au moment d’acheter, nous nous demandons moins « Qu’est-ce qui est à la mode ? » et davantage « Est-ce que je vais vraiment porter cela ? »
La distance entre ces deux questions semble faible, mais toute la différence entre la mode et le style se trouve peut-être là.
La mode continuera à changer et à proposer des nouveautés. C’est sa nature, et cela fait aussi partie de son attrait.
Nous n’avons pas besoin de résister au changement.
Nous n’avons simplement pas à accepter toutes les propositions.
Peut-être retrouverons-nous, des années plus tard, une vieille photo avec un vêtement que nous serions encore prêts à porter. Non parce qu’il serait resté à l’abri du temps, mais parce que, parmi toutes les choses qui sont venues et reparties, celui-là est resté avec nous.
Et peut-être le style n’est-il, finalement, rien de plus compliqué.
Sources pour aller plus loin
- La mode : boule à facettes philosophique — La Revue de la BNF / Cairn
- Frédéric Monneyron, La sociologie de la mode — Presses Universitaires de France
- Histoire de la mode et du vêtement — Institut national d’histoire de l’art (INHA)
- Sofian Beldjerd, Prendre le contre-temps à contrepied ou comment s’accommoder de vêtements « hors mode » ou démodés — Sociologie et sociétés
- Olivier Lalanne, entretien avec Hedi Slimane — Vogue Paris / Vogue France

